Richard Lerb vous propose de découvrir quelques nouvelles lyonnaises en cours d'écriture.
Ou peut être...décidera t-elle de partir.
Chapitre 1 - Sundae
La silhouette grise se dessine dans le cadre de la porte de verre; Etonnant contraste entre ces couleurs vives et chaudes, dominantes de jaune et de rouge, et cette ombre grise. Elle avance à tout petits pas, progression mécanique d’une silhouette triste d’un corps rigide, le regard fixe dans un visage immobile, inexpressif.
Une sculpture de Giacometti sans puissance, couleur de cendres.
Silhouette décharnée perdue dans un imperméable triste tombant sur des bottines grises aux talons déformés. Montage surprenant, Incrustation d'un film noir et blanc dans un écran polychrome, animation au ralenti, personnage de Méliès. Un visage sec, des yeux perdus au fond de poches profondes, une bouche sans lèvres, des cheveux raides de graisse et de vieille teinture.
L'ombre se glisse dans la file bigarrée et bruyante, silencieuse, presque immobile. Les yeux de la vieille s'allument en accrochant les affichettes lumineuses : Menu Mac Bacon, Grande frites, sundae ; la bouche s'ouvre, quelques dents jaunies se montrent, un peu de salive perle à la commissure des lèvres.
Les jeunes gens s'écartent, odeur prenante d'urine, changent de file et retournent à leur indifférence. Sourire malicieux de la vieille, regard toujours fixé vers le haut, happé par les affiches lumineuses, appel de la bouffe, gourmandises royales. Le regard s'attriste sur le jeune homme: Regard méprisant, le robot pivote doucement, s'éloigne de la banque.
Inexorablement, elle est arrivée devant la caisse, face au jeune vendeur qui l'interroge. Réponse presque inaudible dans le brouhaha : « une glace au chocolat.
- Un sundae, à consommer sur place ?
- Avec une serviette, et beaucoup de cacahuètes;
- Sur place ou à emporter ?
- Je vais m'asseoir,
- Vous avez de quoi payer ? un euro ? »
« Payer, non, je n'ai pas d'argent.
Je ne peux pas vous servir, laisser passer les gens qui attendent »
« Quel con »
Regards amusés des jeunes macdophiles.
Les yeux animés par la gourmandise passent lentement de table en table : Examen des plateaux, Recherche crème glacée désespérément.
Plantée au milieu des tables, elle observe. Regard de sous rapace guettant les restes d’une proie probable, vautour décharné, enfant désespéré, mendiant affamé.
Elle le voit.
Il ne l'a pas vue…
Absorbé par la lecture de son journal.
Elle s'approche, escargot gris glissant péniblement sur un sol aseptisé. Les doigts crochus se referment sur l’épaule de l’homme. Il lève la tête, surpris par cette apparition inattendue. Vous me donnez votre glace ?
Et sans qu’il ait le temps de répondre elle s’empare de la gourmandise convoitée. Après la stupeur, l’homme esquisse un sourire : « elle m’a bien eue cette vieille garce, et en plus elle me nargue ». Debout à
Tu as vu, elle exagère.
Tu as vu ces bagues.
Oui, c’est pas du toc.
Et ses bracelets, c’est de l’or, j’en suis sûr.
Elle a les moyens d’aller manger chez Bocuse.
Vous avez vu Msieur !
L’homme dérangé : Oui j’ai vu, sûrement, vous avez raison"
Il s’en fout, amusé par le bon tour que la vieille vient de lui jouer. Et elle, debout en face de lui, continue de sourire en le narquoisant. Une fois la gourmandise consommée avec délectation, elle balance le pot de plastique vide au sol et quitte le restaurant. La porte se referme derrière elle, arrêt sur image, arrêt sur mirage, le film en technicolor son dolby surround peut reprendre.